L'essentiel
Le tanuki porte le masque du farceur dans le folklore japonais. Yōkai à part entière, il ne se classe ni parmi les démons ni parmi les divinités. Il occupe cette zone entre le monde visible et le monde des esprits où la mythologie japonaise place ses créatures les plus attachantes. L'animal qui lui prête son apparence, le chien viverrin, existe bel et bien dans les forêts de l'archipel. La première trace écrite remonte au Nihon Shoki, grande chronique du Japon compilée en 720 : dans l'entrée de l'an 627, un animal de la province de Mutsu prend forme humaine et se met à chanter. Ce passage fonde treize siècles de récits, de farces et de vénération.
Sous sa forme surnaturelle, le tanuki devient bake-danuki, l'esprit transformé. Un proverbe résume l'étendue de son pouvoir en stipulant que "Le renard possède sept déguisements, le tanuki en possède huit". Pour déclencher la métamorphose, la créature pose une feuille sur sa tête. Elle prend alors l'apparence d'un moine errant, d'un objet du quotidien, d'un paysage entier. Le Konjaku Monogatarishū et le Uji Shūi Monogatari regorgent d'histoires où un vieux tanuki dupe voyageurs, paysans et chasseurs avec des illusions saisissantes. Le bake-danuki se distingue du kitsune, son rival renard, par le ton de ses tours. La farce bon enfant remplace la cruauté, la confusion l'emporte sur la terreur.
La statue tanuki en céramique que l'on aperçoit devant les restaurants et les commerces au Japon provient de la tradition potière de Shigaraki, dans la préfecture de Shiga. Sa forme actuelle, ronde et joviale, remonte à l'ère Meiji et au potier Tetsuzō Fujiwara. La figurine connaît un coup de projecteur national en 1951, lorsque l'empereur Shōwa visite Shigaraki et compose un poème en l'honneur des tanuki disposés le long de la route. Chaque détail correspond à un souhait codifié sous le nom de hassō engi, les "huit attributs de bon augure" : le chapeau de paille protège contre les malheurs, les grands yeux encouragent le discernement, le visage souriant attire la bienveillance, la bouteille de saké incarne la vertu, le carnet de comptes symbolise la confiance, le ventre rebondi inspire le calme, la queue représente la persévérance, la bourse d'or appelle la prospérité financière. Le nom même de tanuki évoque l'expression ta o nuku, "surpasser les autres", ce qui renforce son attrait auprès des commerçants.
Plusieurs récits majeurs construisent la réputation du tanuki dans le folklore japonais. Le conte de Bunbuku Chagama, lié au temple Morin-ji de Tatebayashi dans la préfecture de Gunma, raconte l'histoire d'un tanuki transformé en bouilloire à thé miraculeuse, capable de produire de l'eau chaude à l'infini et d'apporter fortune à son propriétaire. Kachi-kachi Yama met en scène un tanuki plus sombre, puni pour ses méfaits par un lapin rusé. Le Japon reconnaît aussi ses "trois tanuki célèbres" : Danzaburō de l'île de Sado, Shibaemon de l'île d'Awaji et Tasaburō de Shikoku, tous trois élevés au rang de daimyōjin (grande divinité lumineuse). Ces figures illustrent une mécanique propre au shintoïsme populaire, où un animal accède au statut divin par la vénération locale. L'essor de l'imprimerie et de l'estampe ukiyo-e pendant l'époque d'Edo, avec des artistes comme Kuniyoshi, diffuse l'image du tanuki bedonnant dans toute la société japonaise, jusqu'à en faire l'un des yokai japonais les plus populaires de l'archipel.
Questions fréquentes
Que signifie le mot "tanuki" ?
Le mot tanuki désigne en japonais moderne le chien viverrin, un petit canidé d'Asie orientale. En chinois classique, le caractère renvoie au chat sauvage ou au chat-léopard, le glissement de sens entre la Chine et le Japon expliquant une partie des confusions qui entourent l'animal. La signification du tanuki reste d'ailleurs instable dans les textes médiévaux, où les termes tanuki, mujina et mami se chevauchent selon les régions et les époques, sans correspondre à des espèces zoologiques fixes. Cette fluidité linguistique reflète un rapport au monde animal où la classification compte moins que le récit qu'on associe à la créature.
Le tanuki est-il un vrai animal ?
Oui. Le chien viverrin est un canidé natif d'Asie orientale, présent sur la quasi-totalité du territoire japonais à l'exception d'Okinawa. Son masque facial noir rappelle le raton laveur, mais les deux espèces n'ont aucun lien de parenté. Le chien viverrin est d'ailleurs le seul canidé connu à entrer en léthargie hivernale, de novembre à mars environ. L'espèce est aujourd'hui considérée comme envahissante en Europe et en France, où sa détention comme animal de compagnie est interdite.
Pourquoi le tanuki est-il représenté avec de grands testicules ?
L'origine est artisanale, pas mythologique. Pendant l'ère Edo, les batteurs d'or de Kanazawa enveloppent leurs pépites dans de la peau de tanuki avant de les marteler en feuilles ultra-fines. La peau s'étire au point de couvrir la surface de huit tatamis, ce qui donne naissance à l'expression tanuki no kintama hachijōjiki, traduit par "les bourses du tanuki s'étalent sur huit tatamis". Le jeu de mots glisse fait que les artistes d'estampes ukiyo-e s'en emparent avec enthousiasme. Les gravures montrent des tanuki utilisant leur scrotum extensible comme filet de pêche, voile de bateau, parapluie ou même tente de campagne. Sur la statue tanuki de Shigaraki, la bourse représente la prospérité financière et fait partie des huit attributs porte-bonheur.
Où retrouve-t-on le tanuki dans la culture populaire ?
Partout. Le film Pompoko (nouvelle fenêtre), réalisé par Isao Takahata pour le Studio Ghibli, raconte la lutte d'une communauté de tanuki contre l'urbanisation des collines de Tama. Premier au box-office japonais de 1994, le film remporte le prix de la critique au Festival d'Annecy en 1995. Dans Super Mario Bros. 3 (nouvelle fenêtre), le costume Tanuki confère au personnage la capacité de voler et de se transformer en statue, un clin d'œil direct au pouvoir de métamorphose du bake-danuki. Tom Nook, le marchand d'Animal Crossing (nouvelle fenêtre), porte le nom japonais Tanukichi. Shukaku, le démon à une queue de Naruto (nouvelle fenêtre), emprunte son nom au tanuki légendaire du temple Morin-ji.
Le tanuki et le mujina désignent-ils la même créature ?
La question n'a jamais trouvé de réponse définitive. Dans certaines régions du Japon, tanuki et mujina désignent le même animal, le chien viverrin. Dans d'autres, mujina renvoie au blaireau japonais. Cette confusion débouche sur une affaire judiciaire restée célèbre : en 1924, dans la préfecture de Tochigi, un chasseur ayant abattu deux tanuki pendant une période de fermeture de la chasse est condamné à une amende. Il plaide avoir tué des mujina et non des tanuki, le terme n'étant pas couvert par la loi. La Cour suprême du Japon l'acquitte en 1925, faute de pouvoir établir une distinction zoologique nette entre les deux appellations. Cet "incident tanuki-mujina" illustre à quel point le folklore japonais et la taxonomie scientifique n'avancent pas au même rythme.
Citations
"Dans la province de Mutsu, un mujina se métamorphose en être humain et se met à chanter."
"La vieille mère du chasseur se transforme en démon et tente de dévorer son propre fils. Lorsqu'il l'abat d'une flèche, le corps révèle la forme d'un vieux tanuki."
