Le kami du riz
Inari occupe une place que peu de divinités atteignent dans le shintoïsme : environ un sanctuaire japonais sur trois lui est consacré, soit plus de 30 000 lieux de culte répartis dans tout l'archipel. Inari Ōkami est avant tout le kami du riz, cette céréale qui structure la vie agricole, l'économie et le calendrier rituel du Japon depuis des siècles. Là où d'autres divinités règnent sur un domaine abstrait, Inari veille sur le grain qui pousse, le grenier qui se remplit et la richesse qui en découle. Cette proximité avec le quotidien explique sa popularité immense, bien plus grande que celle de nombreuses figures pourtant plus centrales dans les récits mythologiques.
Les torii vermillon de Fushimi Inari
Le grand sanctuaire de Fushimi Inari-taisha, fondé en 711 au sud de Kyoto par le clan Hata, sert de siège à ce réseau. Il doit sa célébrité mondiale à ses torii vermillon, ces portiques rouges alignés par milliers qui forment un tunnel de quatre kilomètres serpentant jusqu'au sommet du mont Inari. Chacun de ces portiques est une offrande, financée par un particulier ou une entreprise en remerciement d'une faveur obtenue, et porte le nom du donateur gravé sur son montant. Le rouge vermillon n'est pas décoratif : il signale la vitalité, la protection contre le mal et la présence du sacré. Franchir un torii revient à quitter le monde ordinaire pour entrer dans le domaine de la divinité japonaise de la prospérité.
Les kitsune messagers du sanctuaire
Les kitsune, ces renards blancs qui gardent l'entrée de chaque sanctuaire, restent l'élément le plus reconnaissable du culte, et aussi le plus mal compris. Ils ne sont pas Inari : ils sont ses messagers, ses serviteurs spirituels, chargés de porter les prières des fidèles jusqu'au kami du riz. Le lien vient d'une observation paysanne toute simple : les renards descendent des montagnes au moment des semis et remontent après la moisson, et surtout ils chassent les rongeurs qui dévorent le grain stocké. Les statues de kitsune tiennent souvent un objet dans la gueule, une clé de grenier, un joyau, une gerbe de riz ou un rouleau de sutras, autant de symboles renvoyant aux bienfaits d'Inari Ōkami.
Un visage multiple et changeant
Le visage de la divinité reste volontairement insaisissable. Selon les époques, les sanctuaires et les fidèles, Inari apparaît sous les traits d'un vieil homme barbu portant un sac de riz, d'une jeune femme chevauchant un renard blanc, ou encore d'un collectif de cinq kami vénérés séparément dans le hall principal de Fushimi Inari-taisha. La figure centrale de ce groupe est Uka-no-Mitama, dont le nom signifie l'esprit de la nourriture, déjà citée dans le Kojiki comme enfant de Susanoo. Cette fluidité n'est pas une confusion des sources : elle est la nature même d'Inari, une puissance qui prend la forme dont chaque fidèle a besoin.
De la rizière à la prospérité
Au fil des siècles, le domaine d'Inari Ōkami s'élargit bien au-delà des rizières. Le kami du riz devient protecteur des forgerons, puis des guerriers, des pêcheurs, des artisans. Quand la monnaie remplace le riz comme mesure de la richesse, Inari glisse naturellement vers le commerce, la finance et la réussite en affaires. C'est la raison pour laquelle les entreprises japonaises continuent aujourd'hui de financer des torii vermillon au mont Inari et d'installer de petits autels sur les toits de leurs sièges sociaux. Rares sont les divinités anciennes qui traversent aussi bien la modernité économique : Inari y parvient parce que son domaine n'a jamais cessé d'être celui de l'abondance, quelle qu'en soit la forme.
Questions fréquentes
D'où vient le nom d'Inari ?
Le nom apparaît pour la première fois dans les fragments du Yamashiro no Kuni Fudoki, un rapport géographique officiel rédigé sur décret gouvernemental en 713. L'étymologie la plus retenue rattache Inari à l'expression ine-nari, qui décrit le riz en train de fructifier, littéralement "le riz devient". Une autre lecture, plus proche des caractères chinois employés, donne ine-ni, "chargé de riz". Les deux pistes ramènent au même point : le nom de la divinité japonaise de la prospérité est celui de la céréale elle-même.
Pourquoi mange-t-on des inari-zushi ?
Les inari-zushi, boulettes de riz enveloppées dans une poche de tofu frit (abura-age), passent pour le mets favori des kitsune. On les dépose en offrande dans les sanctuaires Inari, aux côtés du riz et du saké. Le même principe donne le kitsune udon, un bol de nouilles surmonté de tofu frit. Les fidèles habillent aussi les statues de renards d'un bavoir rouge, le yodarekake, en signe de respect. Nourrir le messager revient à honorer le kami du riz.
Inari est-il lié au bouddhisme ?
Oui. Pendant plus d'un millénaire, shintoïsme et bouddhisme cohabitent au Japon dans un syncrétisme appelé shinbutsu shūgō. Inari Ōkami devient au IXème siècle la divinité protectrice du temple bouddhique de Tō-ji à Kyoto, sous l'impulsion de Kūkai, fondateur de l'école Shingon. La figure fusionne alors partiellement avec Dakiniten, divinité bouddhique représentée chevauchant un renard blanc. C'est de là que vient une bonne partie de l'imagerie féminine associée à Inari.
À quelle divinité étrangère peut-on comparer Inari ?
Le rapprochement le plus parlant se fait avec Déméter dans la mythologie grecque ou Cérès chez les Romains, des divinités céréalières dont le culte structure la vie agricole. La comparaison s'arrête vite car Déméter reste une figure narrative, prise dans le mythe de sa fille Perséphone, alors qu'Inari apparaît très peu dans les récits et vit surtout dans le rituel. Un parallèle plus juste existe avec Lakshmi dans l'hindouisme qui est une divinité d'abondance que l'on prie pour la richesse concrète, invoquée par les commerçants autant que par les paysans.
Citations
"Hata no Kimi Irogu, riche de riz, tire à l'arc sur une galette de riz. Elle se change en oiseau blanc, se pose au sommet de la montagne et redevient riz. Ine-nari, "le riz devient" : ainsi le sanctuaire reçoit son nom."
"Susanoo prend pour épouse Kamu-Ōichi-hime, fille d'Ōyamatsumi. Elle lui donne Ōtoshi-no-Kami, puis Uka-no-Mitama-no-Kami."
Noms alternatifs
- Inari Ōkami
- Inari no Ōkami
- O-Inari-san
- Oinari-sama
- Uka-no-Mitama
- Ukanomitama
- Uka-no-Mitama-no-Kami
- Ukanomitama-no-Mikoto
- Miketsu-no-Kami
- Inari Sanza
- Dakiniten
