L'essentiel
Dans la mythologie grecque, tout commence par Chaos. La Théogonie d'Hésiode (nouvelle fenêtre), composée au VIIIème siècle avant notre ère, s'ouvre sur un vers devenu fondateur : "Donc, avant tout, fut Abîme". Le mot grec Kháos ne désigne pas le désordre tel qu'on l'entend aujourd'hui. Il renvoie à une béance, un vide primordial, un espace ouvert et sans limite qui précède toute chose. Le traducteur Paul Mazon choisit d'ailleurs le terme "Abîme" pour rendre cette idée dans sa traduction de référence. Le philologue M. L. West lui préfère "Béance", précisément pour éviter le contresens moderne. Chaos est donc la toute première réalité de la cosmogonie grecque : non pas un personnage physique ou un créateur en tant que tel, mais un état, une ouverture dans le néant à partir de laquelle l'univers prend forme.
De cette béance naissent deux figures : Érèbe, les Ténèbres profondes, et Nyx, la Nuit. De l'union d'Érèbe et de Nyx émergent ensuite Éther, la lumière céleste, et Héméra, le Jour. La question se complique pour les trois autres entités primordiales qui sont Gaïa (la Terre), Tartare (les profondeurs souterraines) et Éros (le Désir). Ils apparaissent dans le texte juste après Chaos, mais Hésiode ne dit jamais qu'ils en descendent. Plusieurs hellénistes considèrent que Gaïa, Tartare et Éros surgissent de façon indépendante, Chaos étant simplement le premier à exister. Cette ambiguïté parcourt les études sur la cosmogonie grecque depuis l'Antiquité.
La confusion entre "Chaos" et "désordre" trouve son origine chez Ovide (nouvelle fenêtre). Dans les Métamorphoses (Livre I), le poète latin décrit le commencement du monde comme une "masse informe et confuse", un amas de matières mal jointes qu'il nomme Chaos. Ovide oppose ainsi Chaos (le mélange) à Kosmos (l'ordre), une lecture très différente de celle d'Hésiode (nouvelle fenêtre) où Chaos est un espace vide et non une matière dense. Ce glissement sémantique s'accentue au fil des siècles, renforcé par l'usage théologique du mot dans la Vulgate latine. Le sens de "confusion totale" ne se fixe pleinement qu'autour de 1600. Deux visions antiques coexistent donc : le gouffre silencieux d'Hésiode et la masse bouillonnante d'Ovide.
Chaos occupe une place unique dans la mythologie grecque. Ce n'est ni un dieu ni un Titan. Aucun temple ne lui est consacré, aucune statue ne le représente, aucun culte ne lui est rendu. Pourtant, toute la lignée divine en découle, directement ou non. Sans cette béance initiale, ni Érèbe, ni Nyx, ni les générations suivantes n'existent. La tradition orphique, connue à travers Aristophane et le papyrus de Derveni, propose une variante où Chaos cohabite dès l'origine avec Nyx, Érèbe et Tartare, tandis que l'auteur latin Hygin (nouvelle fenêtre) fait naître Chaos lui-même de la Brume. Ces divergences montrent qu'il n'existe pas une version unique du commencement grec. Chaos reste avant tout un point de départ, une entité primordiale dont la nature échappe aux catégories habituelles de la mythologie grecque.
Questions fréquentes
D'où vient le mot "Chaos" ?
Le mot Chaos provient du grec ancien Kháos, lui-même dérivé du verbe khaínō, qui signifie "béer" ou "s'ouvrir grand". Il partage sa racine indo-européenne avec l'anglais yawn pour "bâiller" et chasm pour "gouffre". Le sens originel est donc celui d'une ouverture, d'un vide primordial, et non d'un désordre. Le chimiste flamand Jan Baptist Van Helmont forge le terme "gaz" au XVIIème siècle en s'inspirant directement du Chaos des Anciens, qu'il associe aux vapeurs invisibles produites par ses expériences.
Quels sont les équivalents de Chaos dans les autres mythologies ?
Le motif d'un vide primordial ou d'un état originel indifférencié se retrouve dans de nombreuses traditions. Dans la mythologie égyptienne, le Noun est un océan sombre et inerte d'où émerge le démiurge Atoum. Chez les Scandinaves, le Ginnungagap désigne un "abîme béant" situé entre le monde de glace et celui du feu, d'où naît le géant Ymir. La Genèse hébraïque décrit le tohu-bohu, un état informe et vide de la terre. En Chine, le Hundun représente une confusion primordiale totale. Une nuance importante distingue le Chaos grec de son homologue chinois car le Chaos est un vide, une absence d'où les choses émergent, tandis que Hundun est une plénitude si totale que rien ne s'y distingue.
Existe-t-il des équivalents de Chaos dans d'autres mythologies ?
En grec ancien, le mot Chaos est un substantif neutre. Il ne porte ni genre masculin ni genre féminin. Les auteurs antiques n'attribuent à Chaos aucune apparence physique ni aucun trait genré. Les représentations féminines ou masculines que l'on trouve dans l'art moderne et les jeux vidéo sont des interprétations postérieures, sans fondement dans les textes grecs. Dans le jeu Hades (nouvelle fenêtre), par exemple, Chaos est doublé par une multitude de voix superposées, refusant toute assignation à un genre unique.
Où retrouve-t-on Chaos dans la culture populaire ?
Chaos apparaît dans plusieurs œuvres majeures du jeu vidéo. Dans Hades et Hades II (nouvelle fenêtre), Chaos est une entité primordiale énigmatique qui accorde des faveurs au joueur en échange d'un handicap temporaire. Dans la série God of War (nouvelle fenêtre), les célèbres Lames du Chaos de Kratos portent son nom. Chaos est aussi le boss final du tout premier Final Fantasy (nouvelle fenêtre) et le dieu de la Discorde dans Dissidia Final Fantasy (nouvelle fenêtre). Le manga Saint Seiya - Épisode G (nouvelle fenêtre) le présente comme le premier des dieux primordiaux, une masse informe et insaisissable. L'opposition "Loi contre Chaos" popularisée par l'écrivain Michael Moorcock a par ailleurs inspiré les Dieux du Chaos de Warhammer et le système d'alignement de Donjons et Dragons.
Citations
"Donc, avant tout, fut Abîme ; puis Terre aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants."
"Dis-moi comment mon pouvoir sur toute l'existence peut t'être d'une modeste aide, cette fois encore, Fils d'Hadès ?"
