L'essentiel
Le Tsuchigumo, littéralement "araignée de terre", occupe une place paradoxale dans la mythologie japonaise car il désigne deux réalités successives. Dans les chroniques les plus anciennes du Japon, le Kojiki et le Nihon Shoki, le mot sert d'abord d'étiquette méprisante appliquée par la cour impériale de Yamato aux clans locaux qui refusent de se soumettre. Ces populations vivent dans des grottes et des fortifications de terre, ce qui vaut à leurs membres cette comparaison peu flatteuse avec des araignées fouisseuses. Le Nihon Shoki les décrit comme des êtres au corps court et aux membres démesurés, une manière de les exclure de l'humanité ordinaire.
Au fil du Moyen Âge japonais, entre le XIIème et le XVIIème siècle, ces rebelles humains se transforment dans l'imaginaire collectif en véritables monstres. Le Tsuchigumo devient alors un yokai à part entière, une araignée géante tapie dans les montagnes et les cavernes du folklore japonais. Les représentations médiévales lui prêtent une apparence hybride saisissante avec une tête d'oni, un torse de tigre et des pattes d'araignée. Le monstre capture les voyageurs dans ses toiles, use d'illusions pour tromper ses proies et se nourrit de chair humaine.
Sa légende la plus célèbre met en scène le héros Minamoto no Yorimitsu, aussi appelé Raiko. Alité par une fièvre inexpliquée, le guerrier reçoit chaque nuit la visite d'un moine étrange. Yorimitsu perce le déguisement, frappe l'apparition avec son sabre et suit la trace de sang laissée par la créature blessée. La piste mène jusqu'à un tertre où se terre une araignée géante monstrueuse, que le héros et ses compagnons achèvent. Cet exploit donne son nom au sabre Kumo-kiri, le "trancheur d'araignée", l'une des lames les plus fameuses de la mythologie japonaise.
La postérité artistique du Tsuchigumo traverse les siècles. Le rouleau peint Tsuchigumo Soshi, réalisé au XIVème siècle, illustre la traque du monstre par Yorimitsu et son fidèle Watanabe no Tsuna. La pièce de théâtre nô Tsuchigumo, jouée par les cinq grandes écoles encore aujourd'hui, met en scène l'esprit de l'araignée du mont Katsuragi projetant ses toiles sur scène. Le kabuki reprend ensuite ce spectacle avec ses célèbres jets de fils blancs lancés vers le public, un effet devenu emblématique du théâtre japonais.
Questions fréquentes
Que signifie le nom Tsuchigumo ?
Le nom Tsuchigumo dérive probablement du terme ancien tsuchigomori, qui signifie "ceux qui se cachent dans la terre". Ce jeu de mots désigne à l'origine des habitants de grottes et de tertres avant de glisser vers le sens littéral d'"araignée de terre". Les textes anciens utilisent aussi la graphie phonétique pour transcrire les quatre syllabes du mot.
Quelle est la différence entre le Tsuchigumo et la Jorogumo ?
Ces deux yokai arachnéens du folklore japonais incarnent des menaces opposées. La Jorogumo prend l'apparence d'une femme séduisante pour piéger les hommes par la ruse amoureuse. Le Tsuchigumo privilégie la force brute, les toiles gigantesques et des déguisements plus variés, comme celui d'un moine. Une fiche dédiée à la Jorogumo détaillera prochainement ses propres légendes.
Existe-t-il un équivalent du Tsuchigumo dans d'autres mythologies ?
La figure grecque d'Arachné offre le parallèle le plus connu, avec une mortelle transformée en araignée par Athéna. La comparaison s'arrête pourtant vite car Arachné subit une punition divine tandis que le Tsuchigumo naît d'une diabolisation politique. L'araignée conteuse Anansi en Afrique de l'Ouest ou le rusé Iktomi chez les Lakotas montrent que l'araignée fascine les traditions du monde entier.
Le Tsuchigumo s'inspire-t-il d'une vraie araignée ?
Aucune espèce de mygale ne vit naturellement au Japon. C'est même l'inverse qui se produit car les grandes mygales terricoles portent aujourd'hui en japonais le nom d'otsuchigumo, en référence au monstre du folklore japonais. La ressemblance entre ces araignées fouisseuses et la créature des légendes relève donc de la coïncidence, la biologie s'inspirant ici de la mythologie japonaise.
Où retrouve-t-on le Tsuchigumo dans la culture populaire ?
Le yokai connaît une seconde vie vidéoludique remarquable. Le jeu Nioh (nouvelle fenêtre) en fait un boss redoutable au cœur d'un château envahi de toiles. Des mangas comme Naruto ou Hozuki no Reitetsu convoquent des araignées géantes héritées de cette tradition, preuve que le monstre continue de tisser sa toile dans l'imaginaire contemporain.
Citations
"Il y a là des Tsuchigumo. Leur corps est court, leurs bras et leurs jambes sont longs. Ils ressemblent aux pygmées."
"Leurs tibias mesurent huit largeurs de main et leur force est immense."
"Les citoyens autour de la capitale redoutent ce yokai maléfique."
